Témoignage d’une accompagnatrice stagiaire:

Un tête-à-tête si singulier…

 

C’est dans le cadre d’un stage que je me suis rendue à la 2ème base durant deux week-ends et un camp.  J’avais eu l’occasion de m’informer concernant le projet et la philosophie de l’institution en parcourant de long en large le site internet et lors de ma visite des lieux en compagnie de Mélina, la coordinatrice.

Un doute subsistait.  Si j’avais connu des expériences professionnelles, jamais auparavant je n’avais travaillé durant de si longues périodes « au service » exclusif d’un bénéficiaire unique.  Et si ce tête-à-tête se transformait en un huis clos angoissant ?  A force d’encadrer la même personne, n’allais-je pas étouffer ou l’étouffer?  La richesse de la pluralité ne pouvait-elle pas être profitable aux personnes atteintes d’autisme qui allaient passer quelques jours en compagnie des animateurs ?

C’est donc un peu inquiète à ce sujet, mais fermement décidée à apporter le meilleur de moi-même, que j’ai entamé mon stage.  J’ai eu l’occasion d’accompagner trois personnes différentes, deux enfants et une adulte.  C’est confrontée à la réalité du terrain que j’ai pu appréhender à quel point cet encadrement hautement individualisé,  permis par un nombre exceptionnellement élevés d’animateurs, était riche et approprié.

Mon cheminement permanent aux côtés d’une personne unique m’a permis d’aller bien au-delà d’un accompagnement professionnel classique ; j’ai pu pénétrer l’univers énigmatique de l’autisme davantage que je n’aurais pu le faire si j’avais encadré un groupe.  Mes interventions se seraient alors diluées et jamais je n’aurais eu la chance de m’imprégner de la pensée autistique des 3 personnes avec lesquelles j’ai partagé de longs moments.

Quand les week-ends ou le camp ont commencé pour moi,  après avoir lu attentivement le dossier bien complet et détaillé de la personne que j’allais prendre en charge, j’ai eu le sentiment d’effectuer un grand saut dans le vide.  Le cœur battant,  j’ai regardé l’aiguille de l’horloge poursuivre sa course jusqu’au moment de la rencontre.  Etrange rencontre avec deux enfants qui ne parlaient pas et une jeune adulte qui avait accès au langage verbal mais avait besoin de suivre des voies ritualisées alors que je suis tellement désorganisée…  J’allais donc devoir opérer une traduction de leurs gestes, leurs cris, leurs mouvements et mimiques.  Et si je ne comprenais rien ?  Et s’ils m’ignoraient tout au long du séjour, allais-je pouvoir résister à une douche froide d’indifférence permanente ?  Ou pire, à des comportements agressifs ?

 

Puis au fil du temps et grâce à une observation permanente, par essais et erreurs, par tâtonnements répétés, j’apprends à les connaître.  Je les découvre, mon oreille s’affine et je perçois les nuances contenues dans les cris et les silences.  Je commence à comprendre si je suis face à de la joie ou de l’angoisse.  Des mains se tendent ou me repoussent.  Je progresse.

Je comprends que mon travail est d’abord d’adapter l’environnement pour le rendre clair et compréhensible aux personnes que j’entoure.  J’utilise les pictogrammes, je répète à l’infini mes consignes verbales.  Je cours, beaucoup.  J’interromps mes repas pour suivre les plus pressés qui ont avalé le leur à la vitesse de l’éclair.  Je vis des moments hautement chargés en activités en suivant une jeune fille qui a le vide en horreur et demande que je remplisse sa grille horaire pour que, jamais, elle ne cesse de « travailler ».   Ou, au contraire, je m’assoupis cent fois en regardant une balançoire effectuer interminablement des allers et retours à la grande joie d’une petite fille souriante qui semble s’envoler tel un oiseau.  Je m’adapte et je me mets « au service de ».

Et puis, au détour d’une activité, d’un loisir, d’un bain ou d’une douche, d’une chanson, je ressens une passerelle entre nos univers.  Un pont se tend.  Bien sûr, ce n’est pas un viaduc à quatre voies et ça ressemble parfois davantage à une frêle passerelle entre 2 rives mais, c’est sûr, nous nous rejoignons.

…  A l’occasion d’un magnifique dessin sur un t-shirt où, César le hérisson, dessiné par la jeune adulte dont je m’occupe trône dans toute sa splendeur.   « César, quel drôle de nom pour un hérisson », lui dis-je.  « Si un jour, j’ai un hérisson, je l’appellerai comme ça en pensant à toi ».  Je ris ; elle rit également.  Elle est fière.  Un beau moment d’émotion.  Ai-je ressenti cette émotion seule ?  Par la suite, elle me demande sans relâche d’expliquer à ses parents qu’elle a peint un hérisson nommé César, alors je m’autorise à penser que l’instant était partagé.

… A l’occasion des gentilles caresses qu’une petite fille me fait sur les mains et les bras alors que, si souvent, ses mains pincent et marquent la peau des animateurs.  Moments câlins, moments tendresse qui remplacent avantageusement les moments « pincettes ».  Je la félicite et je suis fière comme Artaban ! 

…  A l’occasion des sourires d’un tellement mignon petit garçon quand il est chatouillé…

A tellement d’autres occasions, petits moments fugaces de liens.

 

Bernadette Rogé  écrivait dans la préface de l’excellent livre de Peter Vermeulen (Comment pense une personne autiste) : « Nous qui sommes dotés d’empathie, nous pouvons comprendre ce qu’est la pensée autistique, nous en imprégner, avoir une double lecture du monde et tendre ainsi la main aux personnes atteintes d’autisme… ».

Je suis convaincue que c’est la qualité exceptionnelle de l’encadrement à la 2ème base, possible grâce à un ratio d’un animateur pour un bénéficiaire, qui m’a permis de faire le voyage vers les personnes autistes.  J’ai beaucoup appris et j’en reviens plus riche.

J’espère que les bénéficiaires que j’ai eu la chance de rencontrer auront également apprécié la route en ma compagnie et que, lors de ces tête-à-tête si singuliers, j’aurai pu rendre leur univers plus cohérent et apaisant.

Mais surtout, que le personnel de la 2ème base et les bénévoles poursuivent leur excellent travail où chacun n’a de cesse d’apprendre à penser comme les personnes autistes pensent.  Bravo !

Véronique

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Témoignage d’un parent:

Un week-end pas comme les autres
Lorsque nous emmenons notre fille le vendredi soir à La 2ème Base, il nous arrive de rencontrer R…, un compagnon de week-end de répit, qui nous accueille avec son sourire espiègle en disant : « Encore toi ! » …
Je me rends compte qu’il n’a pas tout à fait tort et que nous faisons appel à cette initiative depuis déjà un bon moment (je crois même que cela va faire 10 ans…)
N’ayant pas de famille pour nous soutenir dans nos tâches quotidiennes, le personnel du SUSA nous avait à l’époque, présenté le projet des week-ends de répit.
Le concept nous semblait génial, mais nous avions quand même quelques problèmes de conscience :
– Comment notre fille allait-elle réagir face à cette séparation ?
– Était-ce vraiment nécessaire et surtout, qu’allait penser les autres ?
Je nous vois encore emmener la petite puce pour son premier week-end. J’avais préparé une valise énorme (et pour moi, un grand sac de « courage » !).
A la fin des deux jours prévus, nous sommes allés la rechercher, elle nous demandait : « Encore vacances Christelle ! ». Dans son regard, j’ai tout de suite vu que tout s’était bien passé et que l’expérience demandait à être renouvelée.
Avec le recul, je me rends compte que nous avions tellement besoin de nous retrouver un peu en couple, de souffler un jour ou deux pour recharger nos batteries.
Je ne peux qu’encourager les autres parents à faire appel aux services de La 2ème Base.
La 2ème base ne pourrait exister sans la disponibilité, la patience le professionnalisme dont les accompagnateurs font preuve. J’ai d’ailleurs une pensée pleine de tendresse pour tous ces jeunes au grand cœur.
La fiche individuelle remplie au préalable par les parents permet à chaque animateur de cerner un peu mieux la personnalité de l’enfant dont il va s’occuper et il peut ainsi préparer minutieusement le déroulement du week-end.
L’encadrement rapproché d’une personne par enfant contribue certainement à la réussite du projet. Nos enfants ayant chacun leurs spécificités, il est possible ainsi de répondre aux besoins individuels de chacun tout en vivant dans un cadre très familial.
Et pour ne rien vous cacher, quand j’entends les récits des accompagnateurs en fin de week-end, ils n’ont pas l’air de s’ennuyer non plus. C’est une belle façon de joindre l’utile à l’agréable !
A La 2ème Base, il n’y a que des gagnants !
Une maman

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